Même si tu n'es plus là

Publié le par HélèneMêmesi

Même si tu n'es plus là

Même si tu n’es plus là, je t’ai souvent revue mon aïeule éteinte. Dans le regard lointain des descendants. Dans les clichés jaunis des ascendants. J’ai cherché des émanations pour me sentir plus proche de l’inatteignable, pour te sentir encore, aïeule envolée.

Des fragrances me reviennent parfois dans des lieux imprévus, saugrenus. L’odeur de laque lorsqu’une vieille dame monte dans le bus. La pomme de terre moulinée à la main. Les produits ménagers, sur l’étagère, derrière le rideau à fleurs. Les boiseries fraîchement cirées et décorées de napperons brodés par tes mains si graciles, si agiles. Les couvertures poussiéreuses et les couettes épaisses à l’étage.

Des particules fines se déposent encore et accompagnent le parfum léger d’une époque révolue pleine d’épopées interrompues. De destins contrariés et de désirs contraints. De désillusions tangibles et de désespoir inaudible. Une époque de vie à la ferme puis de couturière. De grandes bassines pour faire la toilette. De toilettes au fond du jardin. De jardin à arroser avec l’eau de pluie précieusement recueillie.

Même si tu avais la vie devant toi, la fin était sans cesse présente. Et je suis entrée dans ton existence quand tu attendais la mort depuis longtemps déjà. J’ai parfois soupiré à l’écoute de tes plaintes répétées, de tes pensées morbides, de tes cérémonies macabres.

Et puis, des pans de ta vie se sont dévoilés. Je me suis alors demandé l’enfant que tu étais. L’enfant que tu espérais et que tu avais perdu. Les deux enfants qui avaient rempli ta vie entre plusieurs moments d’absence. Quand tu partais te reposer, quand tu n’étais plus présente à toi et aux autres. Et dans le pli amer de ta bouche, j’ai imaginé la perte et surpris ton impossibilité à être là, parmi les vivants, tant tu étais emplie de l’appel vibrant des êtres chers déjà partis.

Et puis, tu es à nouveau devenue petite-fille dans ton lit d’hôpital, tu avais retrouvé les tiens. « Papa, ils sont où les lapins ? » Tes remèdes de grand-mère m’ont parfois manqué tandis que ton attention pour la mort a été mon meilleur antidote pour la vie.

Publié dans Transmission

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Marc 07/10/2016 11:55

Tellement beau et émouvant

HélèneMêmesi 07/10/2016 13:44

Merci Marc. A bientôt