Même si tu es perdu dans tes pensées

Publié le par Hélène Mêmesi

Même si tu es perdu dans tes pensées

Même si tu es perdu dans tes pensées sinueuses de vieillard qui s'assoupit, tu reviens dans les miennes sous les traits d'un être qui s'éveille. Enfant avant d'être le père des colères et des fous rires légendaires. Jeune homme avant d'être le grand-père des apéros anisés et des jeux télévisés.

Même si tu t’égares dans les recoins de ta mémoire et les couloirs, je te retrouve quand tout pouvait éclore. En fleur, dans ton village toscan. Fleur au fusil, à l'orée du bois, dans le maquis. Fleur bleue, empli de danse et de lumière. Dans la fleur de l'âge, plein d'élan et d'élégance. A fleur de peau, entre ta vie de tourneur sur métaux, tes marmots et les belotes au bistrot. Te voilà désormais "reposeur" comme tu le dis si bien, prêt à te reposer, car "quand on est en retraite, on ne travaille pas beaucoup !"

Même si tu pars dans tes pensées, tu ne te départis pas d'un sourire espiègle. Le temps d'un souvenir éclair ou d'une boutade involontaire. "Pfou tu parles d'un métier, je vais en changer". Avant de sombrer à nouveau dans le silence, perdu dans l'espace et le temps. "Tu habites où ? C'est loin ? Moi je paye pas cher en loyer ici." Te demandant soudain si tu es encore en vie et où tu vis. "Et toi aussi tu vends du linge ? Parce que mes parents, ils vendaient du linge". Te rappelant soudain que tes parents ne sont plus. Et elle aussi, et lui aussi, et eux aussi. "De toute façon, on part tous, tous ceux qui sont vivants, ils meurent".

Même si tes souvenirs s'évanouissent, tu réapparais dans mes pensées sous les traits d'un jeune homme fringant et séduisant. Prêt à guincher au bal du coin. Prêt à valser avec ta bien-aimée. Même si tu es près de la fin, j'aime imaginer tes débuts. Ta naissance italienne. Ta main dans la sienne. Ton arrivée sur le sol nivernais. La vie de ta famille au café. Même si tu es loin de te souvenir tout le chemin parcouru, des bribes me reviennent en mémoire. Les disques qui craquent et les cassettes qui grésillent. Les morceaux d'accordéon et les aquariums plein de poissons. Les balades à vélo et les notes salées au restau. Les coups de sang et de klaxon au petit matin. Le papi qui siffle et qui chantonne, persifle et bougonne, oublie et marmonne.

Même si tu es déjà loin, tu es plein d'une vie qui se prolonge en nous. Tu es encore là, avec nous, un temps indéfini. Les images passées s'animent et se dessinent faiblement pour nous rapprocher, un temps infime. Même si tu es déjà loin, j'aime être près de toi dans le silence des souvenirs éteints et l'écho discret des défunts.

Publié dans Transmission, Air du temps

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Marc 13/01/2016 17:06

C'est très beau et touchant et j'ai mes yeux qui pleurent.